MOUSTAKI " En ballades 1 "
Préface de Jérôme CHARYN

Illustrations de Georges MOUSTAKI

Mise en page de Jean-Jack MARTIN

-Textes des chansons de 1953 à 1975 -
Éditeur Christian PIROT

MOUSTAKI " En ballades 2 "
Préface de Frédéric VITOUX

Dessins de Cristina RUBALCAVA

Mise en page de Jean-Jack MARTIN

- Textes des chansons de 1976 à 1996 -
Éditeur Christian PIROT

 

 

Chez toi, rien d'appuyé, rien d'évident, rien de sûr. Du flou, de l'hésitant, de l'imprécis. On tremble, on palpite, on est troublé.

Pourquoi ?


D'abord la gueule. Apparemment impassible, à demi- cachée par la barbe, I'il tendre mais le regard aigu, le caractère religieux de l'image, qui porte en elle à la fois l'idée d'un jésus qui aurait traversé les siècles, du sage qui comprend et jamais ne condamne, et de l'homme qui vous fera doucement l'amour sans rire et sans parler.

Ensuite, le rythme, la lenteur, les longs préparatifs silencieux, sans urgence, la voix grave, presque blanche par moments, tout cela rappelle étrangement les préliminaires amoureux qui accroissent le désir en retardant l'acte. Et l'acte ici est constamment remis à plus tard, mais à chaque instant chaque geste chaque intonation le laissent entendre. La force, c'est que précisément, il n'a pas lieu. Pas maintenant, pas tout de suite, une autre fois peut-être. Et l'envoûtement dure. Tu entres dans l'intimité de chacun, on a tous un secret avec toi.

Et quand on te regarde un peu plus longtemps, on finit par se dire que, au spectacle comme dans la vie probablement, il se pourrait bien que tous les autres se trompent.


Le fin du fin, c'est peut-être que, quoi qu'on pense de toi, on garde toujours l'ombre d'un doute.

Andrée SIMONS

 

Texte complet, à lire absolument, en rubrique HUMEUR >>> " L'ombre d'un doute "

Autoportraits
 

 

L'idéal du calme est dans un chat assis, disait Jules Renard. Je me demande plutôt si l'idéal du calme ne serait pas dans Georges Moustaki quand il parle, quand il observe, quand il se tait, quand il enfourche sa moto et qu'il gagne l'île Saint-Louis ou s'en éloigne. je me demande si l'idéal du calme ne serait pas incarné aussi par Georges Moustaki quand il chante...
Attention ! Le calme ne signifie pas l'indolence, l'assoupissement, l'ennui. Le calme est exactement le contraire. Le calme ne s'oppose pas à la tension mais à la fébrilité. Il ne s'oppose pas davantage à la violence et à l'intensité des émotions, des plaisirs, des révoltes et même des silences, mais à la gesticulation, aux gaspillages, aux énervements de toutes sortes. Les malheureux adversaires de Georges Moustaki au tennis de table en savent quelque chose - mais c'est une autre histoire...


Un jour, il m'a avoué en souriant que ses camarades l'avaient surnommé autrefois: " monsieur un volt ". Souvenez-vous, c'était l'époque où Gilbert Bécaud, avec sa légendaire cravate à pois, se voyait affublé par les gazettes du sobriquet plutôt flatteur de " monsieur 100 000 volts ". Comme le temps passe ! Gilbert Bécaud ne songe plus désormais à électrifier son public. Nous vivons à l'époque des lampes à halogène. Autrement dit, alors que les rockers transpirent, tressaillent et s'essoufflent à coup de décibels et de percussions plus ou moins percutantes, nous savons que les basses tensions donnent seules une lumière accrue. Une lumière blanche comme le soleil de la Méditerranée. Oui, un volt, cela suffit. Et tout s'éclaire. je ne cesse bien entendu de vous parler de Georges Moustaki. Et de son calme...

Ce calme qui est d'abord une persuasion. je pense à nos soirées quai d'Anjou. Il venait, il vient toujours en voisin, en ami, en complice. En compatriote aussi de la même île Saint-Louis. Et quand il arrive, quand il s'assoit, une forme de sérénité nous gagne. Finis les discussions passionnées, les affrontements, les éclats de voix ! Georges est là. Et tout prend soudain le ton de la confidence. Une qualité de l'instant. Sans arrière-pensées et sans projets funambulesques. Juste le moment présent. L'échange des paroles et des souvenirs. La fidélité de la mémoire et des sensations. Une forme de confiance. Voilà! Le calme de Georges Moustaki ressemble à une façon bien singulière de déguster l'instant. Loin des frivolités de l'actualité. De tout ce qui entraîne.

 

Je vous ai parlé de l'île Saint-Louis. Ce lieu n'est pas tout à fait innocent. Dans l'île plus que partout ailleurs, le temps s'arrête. L'île, ce rêve de pierres! Ce refuge des exilés, des vagabonds, des poètes, des artistes, des amoureux ! L'île qui n'est pas un navire, non, non! L'île qui est exactement le contraire: un miracle qui ne bouge pas alors que tout bouge autour d'elle - la Seine, les bateaux-mouches, Paris, les gouvernements, les modes, les mensonges... L'île qui est un abri où même la moto de Georges Moustaki ronronne, se met au diapason des chats. " Il faut voyager ", chante-t-il dans l'une de ses dernières chansons.

Très bien ! Mais voyage-t-il vraiment, au sens du moins où l'entendait Stendhal quand il parlait de ces gens qui font le tour du monde mais sans y entrer. Lui, il entre au contraire mais ne tourne pas. Il s'installe. Il s'arrête. Il est chez lui dans les patries qu'il s'est choisies. C'est-à-dire où il est heureux. Il est chez lui là où les gens prennent le temps de ne rien faire, d'écouter le bruit de l'eau sur l'eau ou d'observer l'ombre d'une feuille sur une autre feuille. Moustaki pourrait dire, comme dans les haïkus de Paul Claudel: " J'écoute le torrent qui se précipite vers sa source ". Ou: " je suis en pourparlers avec la mort, je pèse ses propositions ". En un mot, il n'est pas pressé.


L'amour qu'il chante se cristallise dans de tels bonheurs. Ou de tels murmures. Si Georges faisait trop de bruit, le temps se remettrait en marche. Avec son lot de désillusions, de déceptions ou de colères. Lui ne veut immobiliser que des bonheurs fugaces. Ou des mélancolies éternelles, c'est la même chose. Cher Georges ! Il donne un récital. Et son calme persuade ses auditeurs de devenir ses amis, de chanter, de danser, de se libérer, d'être heureux. Il retrouve ses proches de l'île Saint-Louis. Et, je vous l'ai dit, l'île Saint-Louis, plus que jamais, échappe aux agressions de l'actualité, aux violences amnésiques qui nous guettent.


" Les lointains autrefois viennent parler de nous ".


Ah ! Le calme de Georges Moustaki. Il faut beaucoup de force pour ne pas avoir besoin, comme lui, d'élever la voix.

Frédéric VITOUX